// partie 02 / 03 · série options
Comprendre les options
Partie 2 : Black-Scholes
Dans la Partie 1, nous avons posé tout l'écosystème des options sans écrire une seule formule : un droit asymétrique, six facteurs qui font le prix, quatre Greeks qui décrivent les sensibilités. Si tout ça est encore flou, je vous recommande d'y revenir une demi-heure — la suite suppose que ces briques sont en place.
Maintenant, on rentre dans le moteur. Comment arrive-t-on à un nombre précis pour la prime d'une option ? La réponse a été publiée en 1973 par Fischer Black, Myron Scholes et Robert Merton, et leur a valu le Nobel d'économie 24 ans plus tard. Ce n'est pas le seul modèle de pricing — mais c'est celui qui a fait basculer la finance dans une nouvelle ère, et c'est encore aujourd'hui le langage de référence sur tous les desks.
Petite anecdote pour situer la puissance — et les limites — du modèle. En 1994, deux des inventeurs (Scholes et Merton) cofondent Long-Term Capital Management, un hedge fund qui applique leurs travaux à grande échelle. Pendant trois ans, c'est la machine la plus rentable de Wall Street. Puis arrive 1998 : crise russe, fuite vers la qualité, corrélations qui s'effondrent. Le fonds perd 4,6 milliards de dollars en quelques semaines. La Fed organise un plan de sauvetage en urgence pour éviter la contagion systémique. Le Nobel arrive un an plus tard.
Cette histoire n'est pas un détour anecdotique. Elle est la leçon à garder en tête tout au long de ce cours : Black-Scholes est faux dans presque toutes ses hypothèses, et pourtant c'est le langage commun de toute la finance dérivée. Je vous explique comment on tient ces deux choses en même temps.
Promesse de cette partie : à la fin, vous comprendrez d'où vient la formule, ce que chaque terme veut dire, pourquoi le drift de l'action disparaît du pricing (l'idée la plus contre-intuitive de toute la finance), et pourquoi les traders parlent de vol implicite, de smile et de skew sans jamais regarder le vrai prix d'une option. Comptez 30 minutes de lecture pleine. Vous pouvez sauter une section sans casser les suivantes — chaque partie tient à peu près debout seule.
// 01
Du pollen de Brown au prix d'une action
Été 1827 — Robert Brown au microscope
Robert Brown est un botaniste écossais. Cet été 1827, il observe au microscope des grains de pollen flottant dans une goutte d'eau. Il s'attend à voir des objets immobiles. Il voit des grains qui tremblent en permanence, qui zigzaguent sans raison apparente, sans jamais s'arrêter. Il pense d'abord à de la « vie » dans le pollen. Il refait l'expérience avec de la poussière minérale — même comportement. Le mouvement est physique, pas biologique. Il publie. Personne ne sait l'expliquer.
Ce mouvement portera son nom : le mouvement brownien. Et il faudra attendre 78 ans pour qu'on le comprenne.
// schéma 1 — trajectoire d'un grain de pollen (animation 2D)
Marche aléatoire 2D : à chaque pas, une direction tirée au hasard. La trajectoire ne se répète jamais, ne va nulle part en moyenne, et pourtant s'éloigne progressivement de l'origine. C'est ce que Brown observait au microscope.
1905 — Einstein voit les molécules
En 1905, son annus mirabilis, Einstein publie quatre articles qui chacun mériteraient un Nobel. L'un d'eux porte sur le mouvement brownien. Son explication est limpide : le grain de pollen est gigantesque comparé aux molécules d'eau qui l'entourent, mais ces molécules le bombardent en permanence. À chaque instant, des milliers de chocs viennent de toutes les directions ; la plupart se compensent, mais pas exactement. Il reste à chaque instant un petit déséquilibre, qui pousse le grain dans une direction aléatoire.
Einstein montre que la position du grain à l'instant t suit une loi normale de variance proportionnelle à t. C'est la première démonstration théorique de l'existence des atomes. Jean Perrin, à Paris, la confirme expérimentalement quelques années plus tard, et reçoit le Nobel pour ça.
// schéma 2 — visualisation moléculaire (les chocs invisibles)
Au centre, le grain de pollen. Autour, des molécules d'eau qui le percutent en permanence. Chaque collision pousse le grain dans une direction. En moyenne, ça se compense ; instantanément, jamais.
1900 — Bachelier, 5 ans avant Einstein, applique l'idée à la Bourse
Détour fascinant : cinq ans avant Einstein, un thésard français nommé Louis Bachelier soutient à la Sorbonne une thèse intitulée Théorie de la spéculation. Il y modélise le prix des emprunts d'État cotés à Paris comme une marche aléatoire continue — le mouvement brownien, donc, mais appliqué à la finance, et démontré rigoureusement avant que les physiciens ne s'y mettent.
Il y prouve une formule de pricing d'options. Henri Poincaré dirige sa thèse, la juge brillante mais « hors sujet » pour des mathématiques pures. Bachelier passe sa carrière dans des postes secondaires en province et meurt presque oublié. Sa thèse est redécouverte dans les années 1950 par Paul Samuelson, qui réalise qu'elle contenait, soixante-dix ans avant Black-Scholes, l'essentiel de la machinerie. C'est la première application du brownien à la finance.
Le brownien classique — et son problème embêtant
Le modèle de Bachelier postule que le prix bouge comme un grain de pollen : dS = μ dt + σ dW. À chaque instant, le prix se déplace d'une moyenne μ dt (le drift) plus un bruit aléatoire σ dW de loi normale. Simple, beau, manipulable.
Sauf qu'un prix d'action n'est pas une coordonnée de pollen. Une action ne peut pas devenir négative. Si Apple cote 200€, elle peut tomber à 1€ ou monter à 1000€, mais elle ne peut pas valoir −50€ — la responsabilité limitée des actionnaires l'empêche par construction. Or le modèle additif de Bachelier autorise sans problème des trajectoires négatives. Pour un emprunt d'État de courte maturité, le bug est invisible. Pour une action volatile sur 5 ans, c'est rédhibitoire.
// schéma 3 — le brownien additif tombe dans le négatif
Trajectoire simulée d'un brownien additif partant de 100€. Sous le seuil 0, en rouge, on est dans une zone que la finance interdit physiquement. Le modèle ne peut donc pas être pris au pied de la lettre pour une action.
1965 — Samuelson, l'astuce du logarithme
Paul Samuelson (futur Nobel 1970) propose en 1965 un fix élégant. Au lieu de modéliser dS, on modélise dS / S — le rendement relatif, en pourcentage. Mathématiquement :
Cette équation s'appelle un mouvement brownien géométrique. Elle dit que c'est le rendement, pas le prix, qui se comporte comme un brownien. Trois conséquences immédiates :
- Le prix reste strictement positif à tout instant. Il peut tendre vers zéro mais ne le franchit jamais.
- La distribution du prix à un horizon T n'est plus normale : elle est log-normale (asymétrique, queue droite plus longue, plancher à zéro).
- Les rendements logarithmiques sont, eux, normaux. C'est cohérent avec ce qu'on observe sur les vraies données de marché — à peu près.
C'est ce modèle, et ce modèle seulement, qu'utilisent Black, Scholes et Merton huit ans plus tard. Tout le reste du cours en découle.
// résumé section 01
- Brown observe un mouvement erratique en 1827. Einstein l'explique en 1905 par les chocs moléculaires.
- Bachelier l'applique aux marchés en 1900 — soixante-dix ans avant tout le monde.
- Le brownien additif autorise des prix négatifs : Samuelson fixe le bug en 1965 avec dS/S = μdt + σdW.
// 02
Le mouvement brownien géométrique, décortiqué
On va passer une section entière sur cette équation, parce qu'elle est le socle de tout. Si vous la possédez, le reste du cours coule de source.
Avant la formule, comprenons ses ingrédients
Cette équation va sembler intimidante au premier coup d'œil. Pas de panique. On va la lire comme on lit une recette de cuisine : un ingrédient à la fois. À la fin de cette sous-section, vous pourrez la lire à voix haute en français.
L'idée centrale d'une formule différentielle : elle ne dit pas où on est, elle dit comment ça bouge à chaque instant. C'est comme un GPS qui te donne ta vitesse, pas ta position.
Imaginez que vous êtes en voiture. Votre vitesse à un instant donné, c'est combien de mètres vous parcourez par seconde. C'est une variation : « à chaque petite seconde qui passe, je me déplace de tant ». Si je connais ma vitesse à chaque instant, je peux reconstituer mon trajet entier en additionnant tous ces petits déplacements.
Une équation différentielle, c'est exactement ça : elle décrit la vitesse de variation d'une grandeur. En l'occurrence, on va décrire la vitesse de variation du prix d'une action.
Les symboles, un par un
Décortiquons les 5 symboles qui vont apparaître dans la formule :
// glossaire express
d — La lettre « d » devant une grandeur signifie « petite variation de ». Donc dt = « petite variation de temps » (par exemple : une seconde, une minute, un jour). dS = « petite variation du prix de l'action » (par exemple : 0,02€ en plus ou en moins en une minute).
S — Le prix de l'action à un instant donné. Si Apple cote 180€, alors S = 180.
dS / S — Le rendement sur la petite période. Si Apple passe de 180€ à 180,18€ en une minute, dS = 0,18€, et dS/S = 0,18/180 = 0,1%. Donc dS/S, c'est « la variation en pourcentage » sur ce petit intervalle.
μ (lettre grecque « mu ») — Le rendement moyen annuel attendu de l'action. Si Apple monte en moyenne de 12% par an, alors μ = 0,12. C'est une constante (au moins en théorie).
σ (lettre grecque « sigma ») — La volatilité annuelle. Si l'action fluctue avec une amplitude moyenne de 25% par an, alors σ = 0,25.
dW — Le bruit aléatoire. C'est le mouvement brownien qu'on a vu au début. Concrètement : un nombre tiré au hasard à chaque petit pas de temps, qui peut être positif (l'action monte un peu plus que prévu) ou négatif (l'action baisse un peu plus que prévu). En moyenne, ce bruit est nul. Mais à chaque instant, il fait dévier l'action de sa trajectoire moyenne.
Maintenant, lisons la formule
Avec ces symboles en main, vous pouvez maintenant lire la formule du mouvement brownien géométrique en français :
« Sur un petit intervalle de temps (dt), la variation relative du prix de l'action (dS / S) est égale à la somme de deux choses : un drift moyen prévisible (μ × dt, le rendement attendu sur cet intervalle), plus un bruit aléatoire (σ × dW, des chocs imprévisibles dont l'amplitude est proportionnelle à la volatilité). »
Pris ensemble : l'action a une tendance moyenne à monter, mais à chaque instant elle est secouée par des chocs aléatoires dont la taille dépend de sa volatilité. C'est tout. C'est ça que dit la formule.
Un exemple chiffré, pas à pas
Avant d'enchaîner, une analogie. Imaginez que vous montez un escalier roulant qui avance lentement, et qu'en même temps quelqu'un vous bouscule de gauche à droite à chaque marche. L'escalier, c'est le drift μ dt — votre tendance moyenne à monter. La bousculade, c'est le bruit σ dW — l'aléa qui vous décale autour de cette tendance. À chaque pas, votre position dépend des deux. C'est tout ce que fait l'équation.
Maintenant, faisons-le sur Apple. Prenons l'action à 180€, avec μ = 12%/an et σ = 25%/an. On simule une journée (dt = 1/252 an, parce qu'il y a environ 252 jours de bourse par an).
Le drift sur la journée : μ × dt = 0,12 × (1/252) ≈ 0,000476, soit environ +0,048%. C'est minuscule à l'échelle d'une journée — l'escalier roulant avance lentement.
Le bruit aléatoire dW est tiré au hasard. Disons qu'aujourd'hui le tirage donne dW = +0,015 (un choc positif modéré). Alors σ × dW = 0,25 × 0,015 = +0,375%. La bousculade, elle, est nettement plus forte que l'escalier : sur une journée, c'est l'aléa qui domine.
Total : dS/S = 0,048% + 0,375% = +0,423% sur la journée. Donc Apple finit à 180 × 1,00423 ≈ 180,76€.
→ MOMENT DE PAUSE
Notez ce qu'on vient de faire : on a transformé une équation différentielle en quatre additions de niveau collège. Si tout vous a paru clair jusqu'ici, vous avez compris ce qu'est une équation différentielle stochastique. Si vous avez décroché, reprenez ces quatre paragraphes — toute la suite du cours en dépend, mais rien d'autre n'est plus dur que ça.
Refaisons le même exercice sur deux profils opposés pour caler l'œil. Bitcoin à 50 000€, μ = 30%/an, σ = 70%/an. Drift journalier = 0,30/252 ≈ +0,12% (l'escalier monte trois fois plus vite qu'Apple). Si dW = +0,015, alors σ × dW = 0,70 × 0,015 = +1,05%. Total ≈ +1,17%, soit Bitcoin à 50 585€ en fin de journée. La bousculade est ici massive — une journée à ±1% sur Bitcoin, c'est juste un mardi calme.
À l'autre extrême, Coca-Cola à 60€, μ = 6%/an, σ = 18%/an. Drift journalier ≈ +0,024%. Avec le même tirage dW = +0,015, σ × dW = 0,18 × 0,015 = +0,27%. Total ≈ +0,29%, Coca finit à 60,18€. Même équation, même tirage de hasard, comportements totalement différents — c'est uniquement μ et σ qui changent tout.
Demain, on retire un autre dW au hasard, et ainsi de suite. C'est exactement ce que font les simulations Monte Carlo : elles déroulent des milliers de fois cette logique pour générer des trajectoires possibles. Vous voyez celles de l'image suivante.
Lecture en mots
« Sur un petit intervalle de temps dt, le rendement relatif de l'action (dS/S) est composé de deux choses : un drift moyen μ dt, et un bruit aléatoire σ dW de loi normale centrée sur zéro. »
- μ (mu) — le rendement moyen annualisé attendu de l'action (le drift). C'est ce que vous gagneriez en moyenne sur un grand nombre d'années si l'action suivait fidèlement ce modèle.
- σ (sigma) — la volatilité annualisée des rendements. Mesure l'amplitude des fluctuations autour de ce drift.
- dW — l'incrément de mouvement brownien. Concrètement : un tirage gaussien d'écart-type √dt à chaque pas.
Cinq profils chiffrés — pour caler l'intuition
Avant de regarder les schémas, prenons cinq sous-jacents radicalement différents. Si vous saviez seulement deux nombres sur chacun (μ et σ), voilà ce que vous sauriez déjà. Calibrés sur les données historiques 2010-2024 :
- Apple (AAPL) — μ ≈ 12% / an, σ ≈ 25% / an. Action de croissance mature, vol modérée. Le profil par défaut de la grande tech US.
- LVMH (MC.PA) — μ ≈ 11% / an, σ ≈ 28% / an. Champion européen du luxe. Vol un peu plus élevée que l'Apple américaine — exposition au cycle chinois et à la consommation discrétionnaire.
- Coca-Cola (KO) — μ ≈ 6% / an, σ ≈ 18% / an. Defensive stock typique : dividende régulier, vol basse, rendement modeste. Le contraire d'une action de croissance.
- EuroStoxx 50 — μ ≈ 7% / an, σ ≈ 20% / an. Indice de 50 grandes valeurs : la diversification écrase la vol des actions individuelles.
- Bitcoin (BTC) — μ ≈ 30% / an, σ ≈ 70% / an. Rendement attendu spectaculaire, mais une vol qui mange la moyenne en quelques semaines de mauvais marché.
→ MOMENT DE PAUSE
Comparez Coca-Cola et Bitcoin. Coca a une vol de 18% : sur un an, la fourchette plausible est environ ±18% autour de son drift. Bitcoin a une vol de 70% : la fourchette plausible est ±70%. Autrement dit, Coca peut perdre 12% sur un an mauvais ; Bitcoin peut diviser sa valeur par deux et rester dans son comportement « normal ». Ce sont deux objets fondamentalement différents — et pourtant la même équation les décrit.
Notez que μ ne dit pas grand-chose à l'horizon d'un an : la vol domine largement. Sur dix ans, le drift commence à compter ; sur trente, il est dominant. C'est exactement ce qui justifie l'investissement long terme — et pourquoi on ne juge pas un fonds sur trois mois.
// schéma 4 — 100 trajectoires GBM (interactif)
Chaque trace = une simulation indépendante de S(t) sur un an avec S₀ = 100. Augmentez σ : les trajectoires explosent en éventail. Augmentez μ : le centre du nuage monte. Modifiez N : davantage de traces dessinent mieux la distribution finale.
La distribution log-normale
Une fois qu'on a simulé des milliers de trajectoires possibles, on peut se poser une autre question : à la date d'échéance, quels sont les prix les plus probables ? L'image qu'on obtient n'est pas la cloche symétrique des cours de stats. Elle est déformée — et cette déformation va devenir capitale quand on pricera des options.
Imaginez un sac de 1000 billes lancées en l'air avec un peu d'aléa : si on les laisse retomber, elles forment un nuage. La forme exacte de ce nuage dépend de la façon dont on les a secouées. Pour une action soumise à un brownien géométrique, ce nuage a une forme bien précise : on l'appelle log-normale.
Si on fige toutes les trajectoires à la maturité T et qu'on regarde la distribution des prix finaux, on obtient cette log-normale. C'est l'image-clé à avoir en tête : pas une cloche symétrique, mais une cloche déformée vers la droite, plancher à zéro, queue droite très étendue.
Pourquoi cette forme ? Parce que les rendements logarithmiques s'additionnent normalement, et que le prix est l'exponentielle d'une somme de gaussiennes. L'exponentielle est très asymétrique : −2σ correspond à diviser par e², soit ÷7,4 ; +2σ correspond à multiplier par e², soit ×7,4. Donc à perte limitée à zéro, gain illimité — ça vous rappelle quelque chose ? Oui, le payoff d'un long call. Cette correspondance n'est pas un hasard.
// schéma 5 — distribution normale vs log-normale
Pour la même volatilité, la log-normale (cyan) reste positive, est asymétrique vers la droite, et accorde une probabilité plus grande aux gros gains qu'aux pertes équivalentes. La normale (gris pointillé) est symétrique et autorise des prix négatifs — c'est pour ça qu'on ne l'utilise pas.
La règle du √T — les marchés respirent en racine carrée
On arrive à une propriété qui mérite qu'on s'y arrête vraiment. Elle est simple à énoncer, mais elle a des conséquences pratiques énormes pour quiconque travaille avec de la volatilité.
L'idée intuitive d'abord. Imaginez quelqu'un qui marche au hasard à chaque pas : un pas à gauche, un pas à droite, tiré à pile ou face. Au bout de 4 pas, où sera-t-il ? Pas à 4 mètres de l'origine — il aurait fallu pour ça que les 4 tirages aillent dans le même sens. En moyenne, il sera à √4 = 2 mètres de son point de départ. Au bout de 100 pas, il sera à √100 = 10 mètres, pas 100. C'est le hasard qui se compense partiellement à mesure qu'il s'accumule.
Pour les marchés, c'est exactement la même mécanique. La dispersion des prix grandit en √T, pas en T. C'est pour ça qu'on annualise les vols par √T : la signature mathématique du hasard cumulé.
→ MOMENT DE PAUSE
Si l'idée du √T ne vous a pas encore parlé, prenez 30 secondes pour relire l'analogie du marcheur : 100 pas ≠ 100 mètres parcourus, mais 10 mètres en moyenne. C'est le concept qui rendra toute la suite intuitive.
Trois exemples pour caler les ordres de grandeur. Apple, σ annuel = 25% :
- Vol mensuelle : 25% × √(1/12) ≈ 7,2%. Pas 25%/12 = 2,1% (erreur classique).
- Vol journalière : 25% × √(1/252) ≈ 1,57%. C'est le mouvement « normal » qu'on doit s'attendre à voir un jour donné.
- Vol hebdo : 25% × √(1/52) ≈ 3,5%. Sur une semaine sans nouvelle particulière, voilà la fourchette typique.
Bitcoin, σ annuel = 70% :
- Vol journalière : 70% × √(1/252) ≈ 4,4%. Voir ±5% en 24h sur Bitcoin n'a rien d'exceptionnel : c'est statistiquement « normal ».
- Vol mensuelle : 70% × √(1/12) ≈ 20%. Sur un mois calme, on s'attend à un mouvement de l'ordre de ±20%.
Coca-Cola, σ annuel = 18% :
- Vol journalière : 18% × √(1/252) ≈ 1,13%. Une journée à ±1% sur Coca, c'est juste le bruit ordinaire.
Cette règle est l'outil quotidien d'un trader pour passer d'une vol annualisée (la convention de marché) à un mouvement attendu sur sa fenêtre de travail. En pratique : la fourchette plausible des prix s'écarte vite à court terme, beaucoup plus lentement à long terme. C'est exactement la forme du « cône » que les traders dessinent à main levée — les bandes ±1σ et ±2σ autour du drift, qui s'évasent comme une trompette. Cette forme va apparaître naturellement sur le schéma 6.
// schéma 6 — le cône en √T (1 mois, 1 an, 5 ans)
Bande claire = ±1σ (≈68% des trajectoires). Bande sombre = ±2σ (≈95%). À 1 mois, l'incertitude est faible. À 5 ans, elle est gigantesque — mais elle a grandi en √T, pas en T.
// résumé section 02
- dS/S = μdt + σdW : le rendement (et non le prix) suit un brownien.
- Le prix à l'horizon T est log-normal : asymétrique, plancher zéro, queue droite étendue.
- L'incertitude grandit en √T. La vol mensuelle ≈ vol annuelle / √12.
// 03
Le miracle de la réplication
On vient de voir comment l'action bouge — un drift régulier plus un bruit aléatoire. Belle équation, mais elle ne dit rien sur le prix d'une option. C'est l'objet de cette section : partir du mouvement de l'action pour en déduire le prix juste d'un call ou d'un put. L'intuition est subtile, j'ai personnellement mis du temps à la digérer. Préparez-vous à relire deux fois.
L'analogie du cocktail
Imaginez que vous entrez dans un bar et que vous commandez un Old Fashioned. Le barman vous l'annonce à 18€. Vous êtes pressé, mais vous savez faire ce cocktail vous-même. Vous regardez les ingrédients : 5cl de bourbon, un sucre, deux traits d'angostura, un zeste d'orange. Vous calculez le coût des ingrédients chez le caviste d'à côté : 4€.
Soit vous payez le service, soit vous le fabriquez vous-même. Mais si un autre bar, à 50 mètres, vendait le même Old Fashioned à 3€, vous n'iriez plus jamais payer 18€ ailleurs. Plus encore : vous achèteriez 100 cocktails à 3€ et les revendriez à 18€ — et le marché se rééquilibrerait en quelques heures.
Le prix juste d'un cocktail, c'est le coût des ingrédients pour le fabriquer. Pas plus, pas moins, sinon arbitrage. Black, Scholes et Merton ont eu en 1973 la même idée pour les options.
L'idée fondatrice : on ne price pas, on fabrique
Au lieu de demander « combien devrait valoir cette option ? » (question philosophique), ils ont posé : « combien coûte-t-il de fabriquer le payoff de cette option avec deux instruments simples — l'action et un compte cash ? ». Le prix de l'option, c'est le coût de cette fabrication. Point.
Black-Scholes ne calcule pas un « juste prix » au sens moral. Il calcule le coût de fabrication de l'option : le prix exact pour lequel un trader peut, en achetant et vendant le sous-jacent en continu, répliquer parfaitement le payoff de l'option. Si le marché vend l'option moins cher que ce coût, on l'achète, on fabrique le payoff inverse, et on empoche la différence sans risque. C'est de l'arbitrage.
Le commerçant qui achète à Lyon pour revendre à Paris fait exactement ça. Si l'écart est plus grand que les frais de transport, il s'enrichit sans risque. Sur les marchés financiers, les algos font la même chose en quelques millisecondes. Le prix qu'on calcule avec Black-Scholes, c'est le prix au-delà duquel un arbitragiste vous mangera tout cru.
Le delta hedging, pas à pas
Comment fabrique-t-on le payoff d'une option ? Avec une stratégie qu'on appelle le delta hedging. Avant la mécanique, l'image.
Imaginez un cycliste qui apprend à tenir en équilibre. Il ne reste pas figé : il corrige en permanence. Si le vélo penche à droite, il braque légèrement à droite pour rétablir. À gauche, idem. Vu de loin, il avance droit. Vu de près, il fait des centaines de micro-corrections par minute. Le delta hedging, c'est exactement ça : à chaque instant, on rééquilibre le portefeuille pour qu'il reste insensible aux petits mouvements de l'action.
Concret. Vous êtes trader. Vous vendez à un client un call sur Apple, strike 200€, 6 mois, prime encaissée 10€. Vous êtes maintenant short call : si Apple monte à 250€, vous devrez livrer une action à un prix bien en-dessous du marché. Vous voulez vous couvrir.
L'astuce : à tout moment, vous tenez en portefeuille une quantité d'actions Apple égale au delta du call. Si delta = 0,5, vous détenez 0,5 action. Si delta passe à 0,55, vous achetez 0,05 action en plus. Si Apple baisse et delta retombe à 0,4, vous revendez 0,15 action. Cette danse continue annule, à chaque instant, le risque directionnel.
// exemple chiffré — Apple, 6 mois
Setup. Apple à 180€. Vous vendez 1 call ATM strike 200€, 6 mois, encaissement de la prime 10€.
Étape 0 — Jour J. À 180€, le delta du call vaut environ 0,5. Vous achetez 0,5 action à 180€ = 90€. Vous aviez 10€ de prime. Vous devez emprunter 80€ au taux sans risque pour financer l'achat. Votre position : long 0,5 action, dette 80€.
Étape 1 — Apple monte à 185€. Le delta passe à 0,55. Vous devez maintenant détenir 0,55 action. Vous achetez 0,05 action de plus à 185€ = 9,25€. Votre dette grimpe à 80€ + 9,25€ + intérêts ≈ 89,3€. Position : long 0,55 action.
Étape 2 — Apple redescend à 178€. Le delta retombe à 0,48. Vous vendez 0,07 action à 178€ = 12,46€. Vous remboursez une partie de la dette. Position : long 0,48 action.
Étape 3 — Et ainsi de suite, tous les jours, pendant 6 mois. À l'arrivée, deux scénarios. Si Apple finit au-dessus de 200€, votre delta a dérivé vers 1, vous détenez 1 action complète, vous la livrez au client, vous touchez 200€, vous remboursez la dette. Si Apple finit sous 200€, votre delta tend vers 0, vous avez liquidé toutes les actions, le call expire sans valeur, vous gardez le cash.
Le résultat magique. Le coût total de cette stratégie sur 6 mois — somme de tous les achats, ventes, intérêts payés — vaut exactement 10€, la prime que vous avez encaissée. Vous sortez à zéro. Si vous aviez encaissé 12€, vous gagniez 2€ sans risque. Si vous aviez encaissé 8€, vous perdiez 2€. Le prix de Black-Scholes, c'est précisément le prix qui rend cette stratégie neutre.
« En français pur : si vous savez fabriquer le payoff de l'option en achetant et revendant l'action en continu, alors le prix de l'option ne peut être ni plus haut ni plus bas que le coût de cette fabrication, sinon quelqu'un s'enrichit sans risque. »
// schéma 7 — réplication d'un long call (interactif)
À chaque S, on calcule Δ et on construit la droite tangente : Δ·S + cash, où cash = V − Δ·S. Cette droite « colle » localement à la courbe du call. Le delta hedging revient à ajuster cette tangente en continu.
Lecture du schéma 7
Le schéma ci-dessous montre la valeur du call (courbe cyan, courbée) et son portefeuille répliquant à un instant donné (droite violette pointillée). Bougez le slider pour déplacer le prix. Vous voyez que la droite est tangente à la courbe au point courant. Cette tangente, c'est exactement « 0,5 action + un peu de cash » à 100€, qui devient « 0,55 action − un peu plus de dette » à 105€. Le delta hedging, c'est ajuster cette tangente en continu pour qu'elle reste collée à la courbe.
Le résultat le plus déroutant : le drift μ disparaît
Accrochez-vous, voici la conclusion qui m'a sidéré quand je l'ai vraiment comprise. Le rendement attendu μ de l'action n'apparaît pas dans la formule de Black-Scholes. Pas du tout. Pas une seule fois.
Trois traders peuvent être en désaccord total sur Apple. Anna pense que l'action montera de 20% par an. Ben pense qu'elle stagnera. Clara parie sur −5%. Les trois doivent coter exactement le même prix pour le call, sinon ils s'arbitrent mutuellement. Leur opinion ne change rien.
Pourquoi ce miracle ? Parce que le hedge dynamique annule la dépendance directionnelle. Si Apple monte, le delta monte, le trader achète plus d'actions, son portefeuille suit la hausse. Si Apple baisse, le delta baisse, il vend, son portefeuille suit la baisse. Le drift de l'action est répliqué automatiquement par le portefeuille de couverture — donc il s'annule des deux côtés du bilan. Seule la volatilité σ compte, parce que c'est elle qui détermine combien de rebalancement il faut faire.
// schéma 8 — trois drifts différents, le même prix de call
Trois log-normales avec μ = -5%, +8%, +20% (mêmes σ et T). Les distributions sont visiblement décalées. Pourtant le prix BS du call ATM, calculé à droite, est strictement identique : il ne dépend que de σ et r. C'est le résultat le plus contre-intuitif de toute la finance.
Lecture du schéma 8 : trois courbes de distribution des prix d'Apple à 1 an, pour trois valeurs du drift μ. Visuellement, elles sont décalées : celle à μ=20% pointe vers la droite, celle à μ=−5% vers la gauche. Pourtant, à droite, le prix Black-Scholes du call est identique dans les trois cas. C'est l'image qui doit rester gravée.
Check de compréhension
Si on vous demande « pour quel μ Black-Scholes donne-t-il le prix d'un call ? », la bonne réponse n'est pas « 0 » ni « le rendement attendu », c'est n'importe lequel — il n'apparaît pas dans la formule. Si cette idée semble absurde, relisez les paragraphes du dessus : tout le cours en dépend. La machinerie de la réplication remplace la machinerie de la prévision.
// ce qu'il faut retenir
- Le prix d'une option n'est pas une opinion sur le futur, c'est un coût de fabrication.
- La fabrication, c'est le delta hedging : on ajuste en continu une position en actions pour répliquer le payoff.
- Le coût total de cette fabrication, sur toute la vie de l'option, vaut exactement la prime de Black-Scholes.
- Conséquence stupéfiante : le rendement attendu μ disparaît de la formule. Seule la volatilité σ et le taux r comptent.
On a remplacé μ par rien dans la formule. Mais d'un point de vue probabiliste, par quoi est-il conceptuellement remplacé ? Réponse dans la section suivante : la probabilité risque-neutre.
// résumé section 03
- BS calcule un coût de fabrication, pas un « juste prix » philosophique.
- La fabrication = delta hedging dynamique, qui réplique le payoff de l'option.
- Le drift μ de l'action disparaît : seule la vol σ compte. Les opinions directionnelles n'ont pas leur place dans le pricing.
// simulateur — la réplication, en direct
Regardez le portefeuille suivre l'option à chaque instant
Vous avez vendu un call ATM sur LVMH (S₀ = K = 100€, T = 6 mois, σ = 25%, r = 4%) et encaissé la prime BS. Vous fabriquez maintenant ce call par delta hedging. Cliquez sur jouer et regardez deux choses se dérouler ensemble : la valeur du call que vous devez livrer (orange) et la valeur de votre portefeuille répliquant (vert pointillé). Si BS dit vrai, les deux courbes se superposent.
// comment lire ce simulateur
Courbe cyan : le prix de LVMH au cours du temps (axe gauche, en €). C'est la trajectoire aléatoire du sous-jacent.
Courbe orange (axe droit) : la valeur du call à chaque instant. C'est ce que vous devez « livrer » à maturité.
Courbe verte pointillée (axe droit) : la valeur de votre portefeuille répliquant (cash + Δ × S, ajusté à chaque pas). Elle se superpose à l'orange.
Slider σ réalisée : si vous le mettez à 25% (la vol qu'a utilisée BS pour pricer), le hedge est parfait. Si vous mettez 40%, le sous-jacent bouge plus que prévu et votre hedge dérive — c'est le risque de vol que prennent les vendeurs d'options dans la vraie vie.
// 04
La probabilité risque-neutre
Dans la section précédente, on a découvert un fait étrange : le drift μ disparaît du pricing. Cette section répond à la question naturelle qui suit : si μ disparaît, par quoi est-il remplacé conceptuellement ? Réponse : par un trick mathématique aussi élégant que contre-intuitif, appelé la probabilité risque-neutre.
On va construire cette idée pas à pas, avec un exemple chiffré simple. Pas de formule abstraite avant qu'elle ne soit méritée.
Le problème : pricer dans un monde où les opinions divergent
Reprenons Apple à 100€ aujourd'hui. Trois traders veulent pricer un call ATM strike 100, maturité 1 an. Ils ont chacun leur opinion sur le rendement attendu de l'action :
- Anna est bullish : elle estime que l'action montera de 20% en moyenne (μ_Anna = 20%)
- Ben est neutre : il n'a pas d'opinion (μ_Ben = 0%)
- Clara est bearish : elle pense que l'action perdra 5% (μ_Clara = -5%)
On a vu en Section 3 que les trois doivent pricer le call au même prix, sinon ils s'arbitrent mutuellement. Mais alors, quel μ doivent-ils utiliser dans leurs calculs ? Aucun des trois, en fait. Ils doivent utiliser un μ artificiel, identique pour tous, qui rend les calculs cohérents avec l'absence d'arbitrage.
Ce μ artificiel, c'est r, le taux sans risque. Et travailler avec ce μ artificiel, c'est ce qu'on appelle « se placer sous la mesure risque-neutre », ou « sous Q ».
L'analogie de la table de poker
Imaginez une table de poker où Anna, Ben et Clara veulent fixer le prix d'un pari particulier. Chacun a son intuition sur la probabilité du résultat. Mais s'ils ne s'accordent pas, l'un d'eux va se faire arbitrer par les autres. La solution : ils s'accordent sur des probabilités conventionnelles, calculables, vérifiables, qui leur permettent de pricer le pari de manière cohérente. Ces probabilités ne sont pas leurs vraies croyances — c'est un outil partagé pour rendre le marché possible. C'est exactement ce que fait la mesure Q : elle fabrique un univers de probabilités conventionnelles qui permet à tout le monde de pricer dans le même langage.
Concrètement : qu'est-ce que Q transforme ?
Sous la mesure réelle P (la « vraie » probabilité), notre brownien géométrique s'écrit :
Sous la mesure risque-neutre Q, on remplace μ par r, et le brownien dWP devient dWQ (autre processus, même volatilité) :
Trois choses changent. Quatre choses ne changent pas.
Ce qui change :
- Le drift passe de μ (rendement attendu réel) à r (taux sans risque)
- La distribution du prix S à maturité se décale (vers le haut si μ > r, vers le bas si μ < r)
- Les probabilités attribuées aux différents prix futurs changent — par exemple, sous P la proba que S finisse à 130 peut être 30%, sous Q elle peut être 22%
Ce qui ne change pas :
- La volatilité σ — la « largeur » de la distribution reste identique
- Les payoffs des options (max(S−K, 0) reste max(S−K, 0))
- Le sous-jacent lui-même — Apple ne sait pas qu'on a changé de mesure
- Les prix observés sur le marché — ils sont compatibles avec Q par construction de l'arbitrage
Pourquoi ce changement résout-il le problème ?
Voici le miracle. Sous Q, le prix de n'importe quel actif se calcule comme la moyenne actualisée de ses payoffs futurs. C'est-à-dire :
// glossaire express — deux symboles à apprivoiser
𝔼Q[…] — Le « E » majuscule signifie espérance, ce qu'on appelle aussi « moyenne pondérée par les probabilités ». L'indice Q précise simplement avec quelles probabilités on calcule cette moyenne — celles de l'univers risque-neutre, pas les vraies. Concrètement : si vous lancez un dé truqué, l'espérance dépend de comment il est truqué. Ici on truque les probabilités selon Q, pas selon les vraies opinions du marché.
e−rT — Le facteur d'actualisation. Il sert à transformer un montant futur en sa valeur d'aujourd'hui. Exemple chiffré : avec r = 4% et T = 1 an, e−0,04 ≈ 0,961. Donc 100€ touchés dans un an valent aujourd'hui 96,10€. Logique : si vous placiez 96,10€ au taux sans risque pendant un an, vous obtiendriez bien 100€. Le « e » qu'on voit là, c'est juste la version continue de cette logique de placement à intérêts composés.
« En français pur : le prix d'une option aujourd'hui est égal à la moyenne de ce qu'elle va payer dans le futur (calculée avec les probabilités de Q), divisée par erT pour ramener cette moyenne à aujourd'hui. »
Cette formule est universelle : elle marche pour n'importe quelle option, n'importe quel payoff, du moment qu'on sait calculer les payoffs futurs et qu'on dispose de la distribution de S sous Q.
Mini-exemple : pricer une option binaire à la main
Prenons un cas-jouet pour voir Q en action. Une option binaire qui paie 100€ si Apple finit au-dessus de 100 dans 1 an, et 0€ sinon. S₀ = 100, r = 4%, σ = 25%.
Sous P (vraie probabilité avec μ = 12%), on calcule :
- Probabilité que S₁ > 100 sous P ≈ 62%
- Espérance du payoff sous P = 0,62 × 100 + 0,38 × 0 = 62€
- Si on actualisait à r = 4% : prix « naïf » = 62 / e0,04 ≈ 59,57€
Sous Q (μ remplacé par r = 4%), on calcule :
- Probabilité que S₁ > 100 sous Q ≈ 52% (plus basse, parce que le drift est plus faible)
- Espérance du payoff sous Q = 0,52 × 100 + 0,48 × 0 = 52€
- Prix actualisé à r : prix BS = 52 / e0,04 ≈ 49,96€
Le prix correct est 49,96€, pas 59,57€. Pourquoi ? Parce que les 62% de proba sous P intègrent l'opinion subjective d'Anna sur le drift. Si elle vendait l'option à 59,57€, un autre trader (Ben) avec une opinion différente ne serait pas d'accord, et ils s'arbitreraient. Le prix qui empêche tout arbitrage, le seul prix universel, c'est 49,96€ — celui calculé sous Q.
L'écart de 10€ entre les deux prix (62 − 52) correspond exactement à la prime de risque que les acheteurs réels exigeraient pour parier sur Apple. Sous Q, on neutralise cette prime, ce qui revient à pricer comme si tout le monde était indifférent au risque. D'où le nom : « risque-neutre ».
Trois mises au point critiques
C'est ici que la confusion s'installe le plus souvent. Trois clarifications à graver, sinon la suite va sembler incompréhensible.
(a) Q n'est pas la probabilité réelle. Personne ne pense vraiment qu'Apple ne rapportera que 4% par an. La proba réelle (P) reste celle des opinions de chacun. Q est un outil de pricing, pas une croyance.
(b) « Risque-neutre » ne veut pas dire « rendement nul ». Sous Q, le rendement attendu de toute action est r (le taux sans risque, ~4% aujourd'hui), pas zéro. « Neutre » signifie « sans prime de risque », pas « sans rendement ».
(c) Q est universel, P est personnel. Anna, Ben, Clara ont chacun leur P. Mais ils utilisent le même Q pour pricer. C'est ce qui rend le marché possible : un référentiel commun de calcul, indépendant des opinions.
Pourquoi ça marche : l'argument d'arbitrage
La justification rigoureuse vient de la Section 3. On a montré que le delta hedging permet de fabriquer mécaniquement le payoff d'une option en achetant et vendant le sous-jacent. Le coût de cette fabrication ne dépend pas du drift μ.
Conséquence : dans un monde sans arbitrage, le prix d'une option est uniquement déterminé par σ, r, S, K, T, q. Mathématiquement, on démontre (Harrison & Pliska, 1981) qu'il existe une unique mesure de probabilité Q sous laquelle :
- Le prix de tout actif (option ou sous-jacent) actualisé à r est une martingale (= une variable dont l'espérance future est égale à sa valeur actuelle, comme un jeu équitable où votre fortune attendue demain égale votre fortune d'aujourd'hui)
- Le prix d'une option = espérance sous Q de son payoff, actualisée à r
→ MOMENT DE PAUSE
Cette idée est contre-intuitive. C'est précisément pour ça qu'elle vaut un Nobel. Si vous n'avez retenu qu'une chose de la section, retenez ceci : Q est un univers fictif où tout le monde est indifférent au risque, et c'est dans cet univers fictif qu'on price. Pas parce que la finance est cynique — parce que c'est le seul univers où le prix d'une option est unique et indépendant des opinions. Le théorème de Harrison & Pliska garantit son existence et son unicité. Vous n'avez pas besoin de le démontrer pour l'utiliser.
Cette mesure Q, c'est celle dans laquelle on travaille pour pricer. Elle existe, elle est unique, elle donne des prix sans arbitrage. C'est tout ce qu'il faut savoir pour la suite.
// schéma 9 — distribution réelle (P) vs risque-neutre (Q)
Deux log-normales pour ST avec la même σ. La courbe cyan utilise μ (proba réelle), la courbe violette utilise r (proba Q). Plus l'écart μ−r est grand, plus les distributions sont décalées. Le pricing utilise toujours la violette.
// schéma 10 — diagramme conceptuel : monde réel ↔ monde risque-neutre
Deux mondes parallèles. Le monde P : drift μ, sert au risk management et à la gestion. Le monde Q : drift r, sert au pricing et au hedging. La passerelle entre les deux est appelée le « prix du risque », mais elle n'est pas nécessaire pour pricer une option si on accepte de vivre directement sous Q.
Le résumé qui sauve la vie
Sous P, l'action a un drift μ qui dépend de l'opinion. Sous Q, l'action a un drift r qui est universel. La volatilité σ est la même dans les deux mondes. On price sous Q parce que c'est le seul univers où les opinions s'effacent et où le prix est universel. Les probabilités sous Q ne sont pas les vraies probabilités — c'est un outil de calcul, pas une prédiction.
// résumé section 04
- Sous Q, tous les actifs rapportent r en moyenne. C'est un outil de pricing universel, pas une croyance sur le futur.
- Prix d'une option = e−rT × espérance sous Q du payoff. Cette formule marche pour TOUTES les options.
- P sert au risk management (vraies probas, vraies opinions). Q sert au pricing (probas conventionnelles).
- L'écart entre P et Q correspond à la prime de risque que les acheteurs exigent. Sous Q, on la neutralise.
// simulateur — P vs Q, deux mondes côte à côte
Pourquoi le drift μ disparaît du prix BS
Apple aujourd'hui = 100€, T = 1 an, σ = 25%, K = 100 (call ATM). Vous choisissez votre drift réel μ_P (votre opinion sur Apple) et le taux sans risque r. Cliquez sur jouer : la distribution log-normale du prix ST se déploie en deux versions. Cyan = sous P (vraie probabilité, drift μ_P). Violet = sous Q (probabilité risque-neutre, drift r). Le prix BS du call n'utilise QUE Q. Bougez μ_P : le prix BS ne bouge pas.
// comment lire ce simulateur
Courbe cyan : la densité de ST sous P, votre vraie distribution avec drift μ_P. C'est ce que vous croyez vraiment.
Courbe violette : la densité de ST sous Q, avec drift r. Plus à gauche : pas de prime de risque. C'est un outil de calcul.
Aire ombrée à droite de K : probabilité de finir ITM. Sous P (réelle) vs sous Q (utilisée pour pricer). Bougez μ_P : la courbe cyan glisse, mais le prix BS — calculé via Q — reste imperturbable.
// 05
L'EDP de Black-Scholes
Avant la formule, il y a l'EDP. Une équation différentielle qui doit être satisfaite par la valeur V(S,t) de toute option européenne sur le sous-jacent. Sa résolution avec la condition terminale du payoff donne la formule fermée de la section suivante.
Avant l'équation : qu'est-ce qu'une EDP ?
EDP = Équation aux Dérivées Partielles. Le nom fait peur. L'idée derrière, beaucoup moins.
Reprenons l'analogie de la voiture. Une équation différentielle ordinaire (comme dS/S = μ dt + σ dW) décrit comment une seule grandeur évolue dans le temps. C'est : « comment ma vitesse change avec le temps ».
Une EDP, c'est une équation qui décrit comment une grandeur dépend de plusieurs choses à la fois. Ici, on va dire : « le prix de mon option dépend du prix de l'action ET du temps qui passe ». Deux variables au lieu d'une.
Pour vous donner une intuition : une EDP, c'est comme une recette de cuisine qui décrit comment chaque ingrédient affecte le plat final. L'EDP de Black-Scholes va dire : « voici comment la valeur de l'option dépend du temps qui passe, du prix qui bouge, et de la volatilité ambiante ».
Le langage des dérivées partielles
On va voir 3 nouveaux symboles. Pas plus.
∂V/∂t — Comment la valeur V de l'option change quand le temps t s'écoule, en gardant tout le reste constant. C'est le theta qu'on a vu en Partie 1 ! Si ∂V/∂t = -0,05€/jour, ça veut dire « chaque jour qui passe coûte 5 centimes à mon option, à prix d'action constant ».
∂V/∂S — Comment la valeur V de l'option change quand le prix S de l'action bouge, en gardant le temps constant. C'est le delta. Si ∂V/∂S = 0,5, ça veut dire « à chaque fois que l'action monte de 1€, mon option gagne 50 centimes ».
∂²V/∂S² — Comment le delta lui-même change quand le prix S bouge. C'est le gamma. C'est la « courbure » de la valeur de l'option.
Vous remarquez ? Les 3 termes les plus importants de l'EDP de Black-Scholes sont les Greeks que vous connaissez déjà. La formule n'invente rien, elle relie juste ces Greeks entre eux.
D'où ça sort ? Le lemme d'Itô, en mots
On va voir une règle de calcul un peu spéciale. Voici l'idée en deux phrases.
En calcul classique (les dérivées du lycée), si vous avez un infinitésimal dt et que vous le mettez au carré, dt² est négligeable. Pas grave, on l'oublie.
En calcul stochastique, c'est différent. Le mouvement brownien dW a une propriété surprenante : son carré dW² ne se comporte pas comme un infinitésimal négligeable. Au contraire, dW² se comporte exactement comme dt. C'est la règle d'Itô.
→ Conséquence pratique : quand on calcule comment la valeur d'une option V(S,t) bouge, ce « dW² » produit un terme correctif proportionnel à σ². Sans ce terme, le pricing s'effondre. Avec lui, on tombe sur l'EDP de Black-Scholes.
Pour fixer l'idée intuitive : pour les actifs qui zigzaguent (pollen, prix d'action), le « bruit accumulé » sur une période n'est pas zéro — il croît proportionnellement au temps. C'est ce qui crée le terme bonus en σ²T qu'on va voir apparaître partout.
→ ATTENTION ici
Le lemme d'Itô est l'un des théorèmes les plus puissants du calcul stochastique — sa démonstration tient un chapitre dans tout livre du domaine. Pour ce cours, vous n'avez pas besoin de la démonstration. Retenez l'essentiel : le brownien crée un terme bonus en σ² qui apparaît dans toute formule où une option dépend du prix de l'action. Ce terme bonus, c'est exactement le « gain gamma » qu'on va voir dans l'EDP.
Quand on applique cette règle d'Itô à la valeur d'une option, puis qu'on construit le portefeuille répliquant qui annule le risque local (Π = V − Δ·S, exactement le delta hedging de la Section 3), puis qu'on exige que ce portefeuille rapporte le taux sans risque r (sinon arbitrage), on tombe mécaniquement sur l'équation suivante.
L'équation, terme par terme
→ MOMENT DE PAUSE
Cette formule est dense au premier regard. La bonne nouvelle : chacun des quatre termes est un Greek que vous connaissez déjà depuis la Partie 1. La formule dit juste comment ils s'équilibrent. Le glossaire express ci-dessous décortique chaque symbole — lisez-le, puis revenez à la formule. Elle deviendra lisible.
// glossaire express — les 4 termes
∂V/∂t — La perte due au temps. Chaque jour qui passe érode la valeur de l'option (theta, qu'on a vu en Partie 1). Négatif pour les longues options.
½σ²S²·∂²V/∂S² — Le gain dû à la convexité. C'est le bonus d'Itô : quand le sous-jacent zigzague, une option convexe (gamma positif) en profite, à hauteur de ½σ²S²·Γ. Plus la vol est forte (σ²), plus le bonus est gros.
rS·∂V/∂S — Les intérêts sur la position en sous-jacent. Quand vous tenez Δ actions à S euros, ça représente Δ·S euros de capital qu'il faut financer (ou qui rapporte) au taux r. Donc r·S·Δ.
−rV — Les intérêts sur la valeur de l'option. L'option vaut V euros aujourd'hui ; cet argent aurait pu être placé à r. C'est le coût d'opportunité du capital immobilisé.
« En français pur : la perte de valeur due au temps qui passe (terme 1, négatif) est exactement compensée par le gain dû à la convexité face à la volatilité (terme 2, positif), plus un ajustement de financement (termes 3 et 4) qui tient compte du coût du capital. Si cet équilibre se rompait, un arbitrage serait possible. »
C'est une équation d'équilibre dynamique. Le trader d'options ne fait, fondamentalement, qu'arbitrer cet équilibre minute après minute.
Lecture en Greeks
Si on relit l'EDP avec les notations des Greeks de la Partie 1 (∂V/∂t = Θ, ∂V/∂S = Δ, ∂²V/∂S² = Γ), elle devient lisible à voix haute :
« À chaque instant, le theta paye le gamma. L'érosion temporelle finance la convexité face au mouvement. »
Exemple chiffré, étape par étape
Prenons Apple à 180€, K = 180€ (call ATM), σ = 25%, r = 4%, T = 3 mois.
Étape 1. On calcule le gamma de ce call (formule de la Section 7) : Γ ≈ 0,018.
Étape 2. Terme « gain gamma » : ½ × σ² × S² × Γ = ½ × 0,0625 × 32 400 × 0,018 ≈ 18,2 €/an.
Étape 3. Le theta de ce call vaut environ −18 €/an (érosion temps).
Étape 4. On vérifie : Θ + ½σ²S²·Γ ≈ −18 + 18,2 ≈ 0,2. Quasi-zéro. Les petites différences proviennent des termes de financement rS·Δ − rV. L'équation tombe juste. Ce n'est pas une coïncidence : c'est par construction.
Lecture des schémas 11 et 12
Le schéma 11 trace, en fonction du prix de l'action, le terme Θ (orange, négatif) et le terme ½σ²S²·Γ (vert, positif). Ils sont quasi en miroir autour du strike. Leur somme est très proche de zéro. C'est l'équation visualisée.
Le schéma 12 (heatmap) montre la solution V(S, t) de l'EDP : la valeur d'un call selon le prix S et le temps restant. À l'échéance (en bas), c'est le payoff hockey-stick. Plus on remonte (plus de temps), plus la transition s'arrondit — c'est l'optionalité qui survit grâce au temps.
// schéma 11 — Theta vs ½σ²S²Γ (l'équilibre)
Les deux courbes en miroir autour du strike. Leur somme tend vers rV − rSΔ, petite. C'est la signature mathématique de l'EDP de Black-Scholes : le trader ne pourrait pas arbitrer cet équilibre, sinon le marché ne tiendrait pas.
// schéma 12 — surface V(S, t) du call
Heatmap de la valeur d'un call selon S (axe horizontal) et le temps restant t (axe vertical). À t = 0, on lit le payoff ITM/OTM. À t = T grand, la courbe s'arrondit. Survolez pour la valeur exacte.
// comment lire ce heatmap
Axe X : prix de l'action S, de 60€ à 140€ (le strike est à 100€). Axe Y : temps restant jusqu'à maturité, de 0 (juste avant l'échéance) à 2 ans. Couleur : valeur en € du call — plus la cellule est claire, plus le call vaut cher.
Ce qu'on observe :
- En bas du graphique (t proche de 0), la couleur fait un coude net au strike : c'est le payoff hockey-stick max(S−K,0). À S=120 et t=0, le call vaut exactement 20€.
- En haut du graphique (longue maturité), la transition entre OTM et ITM est lisse : la valeur temps comble la zone autour du strike. Plus on monte, plus le call OTM vaut quand même quelque chose — c'est l'optionalité qui survit grâce au temps.
// ce qu'il faut retenir
- Une EDP est une équation qui relie les variations d'une grandeur selon plusieurs variables (ici S et t).
- L'EDP de Black-Scholes contient 4 termes : perte par le temps (Θ), gain par convexité (½σ²S²Γ), intérêts sur la position en sous-jacent (rSΔ), et coût d'opportunité de l'option (−rV).
- Lue en Greeks : Θ + ½σ²S²Γ + rSΔ − rV = 0. Lecture intuitive : le theta paye le gamma.
- L'EDP est l'équation que toute option européenne doit satisfaire ; la formule fermée de la Section 6 est sa solution explicite pour un call et un put.
Maintenant qu'on a l'équation, il faut la résoudre. C'est ce que Black, Scholes et Merton ont fait en 1973, et c'est l'objet de la section suivante.
// résumé section 05
- L'EDP ∂V/∂t + ½σ²S²∂²V/∂S² + rS∂V/∂S − rV = 0 est satisfaite par toute option européenne.
- Lue en Greeks : Θ + ½σ²S²Γ + rSΔ − rV = 0. Le theta paye le gamma.
- Le lemme d'Itô fournit la correction stochastique sans laquelle tout s'effondre.
// 06
La formule fermée
Section précédente : on a obtenu une équation (l'EDP) que toute option doit satisfaire. Cette section : on la résout. Le résultat — la formule de Black-Scholes — est l'aboutissement du cours, le truc qu'on grave sur les T-shirts du master.
Avant la décortication mathématique : pourquoi 2 termes ?
Beaucoup de lecteurs voient la formule C = S·N(d₁) − K·e^(−rT)·N(d₂) et se demandent : « pourquoi y a-t-il deux termes qui se soustraient ? ». Voici l'intuition.
Quand vous achetez un call, vous achetez un droit d'acheter l'action à un prix K dans le futur. À maturité, vous allez :
- Soit recevoir l'action (qui vaudra alors S à maturité) — c'est ce que vous touchez
- Soit payer le strike K (le prix d'exercice) — c'est ce que vous décaissez
Donc fondamentalement, le call est la différence entre « ce que vous touchez » et « ce que vous payez ». Mais il y a une subtilité : ces deux flux ne se produisent que dans le cas où l'option est exercée, c'est-à-dire seulement si l'action est au-dessus du strike à maturité.
Donc le prix juste, c'est :
Prix du call = (Espérance de ce que vous toucherez) − (Espérance de ce que vous paierez), actualisée à aujourd'hui.
Et c'est exactement ce qu'écrit la formule de Black-Scholes :
- S × N(d₁) = espérance de « ce que vous toucherez » (l'action à maturité, pondérée par la probabilité de l'avoir)
- K × e^(−rT) × N(d₂) = espérance de « ce que vous paierez » (le strike actualisé à aujourd'hui, pondéré par la probabilité de le payer)
Voilà tout. La formule, c'est juste : ce que je gagne en moyenne moins ce que je paye en moyenne. Le reste, c'est de la mécanique pour calculer ces « moyennes » correctement, en utilisant la distribution log-normale du prix de l'action.
La formule, présentée
Voici le résultat le plus célèbre de la finance moderne, en trois lignes :
Décortication symbole par symbole
On a 9 symboles. On les passe un par un. Aucun ne doit rester opaque à la fin.
// glossaire express
C — La prime du call, ce qu'on cherche à calculer. Ex : 9,75€.
S — Le prix actuel de l'action (le « spot »). Ex : Apple à 180€.
K — Le strike, le prix d'exercice convenu dans le contrat. Ex : 180€ (call ATM) ou 200€ (call OTM).
T — La maturité, exprimée en années. Ex : 3 mois = 0,25 an.
r — Le taux sans risque annuel. Ex : 4% = 0,04.
σ — La volatilité annuelle. Ex : 25% = 0,25.
e−rT — Le facteur d'actualisation. 100€ à T dans le futur valent 100 × e−rT aujourd'hui. Avec r=4% et T=0,25 : e−0,01 ≈ 0,990, donc 100€ dans 3 mois ≈ 99€ aujourd'hui.
ln(S/K) — Le logarithme népérien du rapport S sur K. Mesure « à quel point on est ITM ou OTM » dans une échelle logarithmique. Si S = K (ATM), ln(S/K) = ln(1) = 0. Si S > K (ITM), ln(S/K) > 0. Si S < K (OTM), ln(S/K) < 0.
N(x) — La fonction de répartition de la loi normale standard. Concrètement : « la probabilité, sous une gaussienne centrée réduite, d'être inférieur ou égal à x ». N(0) = 0,5. N(1,96) ≈ 0,975. N(−2) ≈ 0,023. C'est lisible dans une table de la loi normale, ou via Excel =LOI.NORMALE.STANDARD.N(x; VRAI).
d₁ et d₂ — Deux nombres intermédiaires, sans unité, qui servent à pondérer les deux jambes de la formule. Voir ci-dessous.
« En français pur : le prix du call est la valeur de l'action que je détiendrai en moyenne (S × N(d₁)), moins la valeur actualisée du strike que je paierai en moyenne (K × e−rT × N(d₂)), où les pondérations N(d₁) et N(d₂) viennent de la distribution log-normale du prix futur. »
Que représentent N(d₁) et N(d₂) ?
Ces deux nombres entre 0 et 1 sont la clé de lecture de la formule. Ils ont chacun une signification précise.
N(d₂) — la probabilité d'exercice sous Q. C'est la probabilité (sous le filtre risque-neutre de la Section 4) que l'option finisse dans la monnaie, c'est-à-dire que ST > K à l'échéance. Si N(d₂) = 0,5, le marché estime (sous Q) qu'il y a 50% de chances que le call soit exercé.
N(d₁) — le delta du call. C'est exactement la quantité d'actions que le trader doit détenir pour répliquer l'option (le delta hedging de la Section 3). Si N(d₁) = 0,5, le trader doit détenir 0,5 action par call vendu.
Les deux nombres sont proches mais différents. N(d₁) est toujours un peu plus grand que N(d₂), parce que N(d₁) intègre une « prime de convexité » liée à σ²T. Plus σ et T sont grands, plus ils s'écartent.
Exemple chiffré : Apple ATM 3 mois, σ=25%, r=4%. On va calculer en détail dans la sous-section suivante. On trouvera N(d₁) ≈ 0,556 et N(d₂) ≈ 0,507. Donc le delta est 0,556 et la probabilité d'exercice sous Q est 50,7%.
Mini-cas chiffré : on calcule un call à la main
→ MOMENT DE PAUSE
Ce qui suit est un calcul long mais purement mécanique : trois étapes, des additions et des multiplications. Lisez-le calmement, calculatrice à la main si possible. Aucune nouvelle idée n'est introduite — on applique juste la formule avec les vrais nombres. À la sortie, vous aurez calculé une option à la main, comme un vrai trader le faisait avant Excel.
Prenons un cas simple : Apple à 180€, strike 180€, maturité 3 mois (T = 0,25), volatilité 25%, taux sans risque 4%.
Étape 1 — Calculer d₁ et d₂.
On commence par ln(S/K) = ln(180/180) = ln(1) = 0. Apple est exactement à la monnaie.
On calcule (r + σ²/2) × T = (0,04 + 0,03125) × 0,25 = 0,01781. Le « plus » de drift sur 3 mois.
On divise par σ√T = 0,25 × 0,5 = 0,125. La normalisation par la taille du mouvement attendu.
→ d₁ = (0 + 0,01781) / 0,125 ≈ 0,142
Et d₂ = d₁ − σ√T = 0,142 − 0,125 = 0,017.
Étape 2 — Lire les valeurs N(d₁) et N(d₂) dans une table de la loi normale (ou utiliser une calculatrice). Avant de plonger dans les chiffres, une seconde de pédagogie sur ce qu'est concrètement N(x).
// la table de loi normale, en image mentale
Imaginez une cloche gaussienne posée sur un axe horizontal. N(x), c'est l'aire sous cette cloche à gauche du point x. Si x = 0 (le sommet de la cloche), l'aire à gauche vaut exactement la moitié de l'aire totale, soit 0,5. Si x = +∞, l'aire à gauche vaut 1 (toute la cloche). Si x = −∞, elle vaut 0.
Quelques valeurs à mémoriser pour calibrer l'œil : N(0) = 0,500. N(0,5) ≈ 0,691. N(1) ≈ 0,841. N(1,96) ≈ 0,975 (la fameuse borne « 95% des cas »). N(2,33) ≈ 0,990 (la borne « 99% »).
Pour des x petits (proches de zéro), on est près de 0,5. Voilà pourquoi N(0,142) ≈ 0,556 et N(0,017) ≈ 0,507 : on est juste un poil à droite du sommet, donc l'aire est juste un poil au-dessus de 0,5. Les deux valeurs ne sortent pas d'un chapeau — elles sont géométriquement attendues.
- N(0,142) ≈ 0,556 — ce qui veut dire approximativement : « il y a 55,6% de chances que l'option soit profitable au-dessus du strike, pondéré par l'écart »
- N(0,017) ≈ 0,507 — soit ~50,7% de chances pures que l'option finisse ITM
Étape 3 — Appliquer la formule :
C = 100,08 − 180 × 0,9900 × 0,507 = 100,08 − 90,33 ≈ 9,75€
Voilà. Un call ATM Apple 3 mois à 25% de vol coûte environ 9,75€. C'est ce que Black-Scholes vous dit. Et c'est ce qui sera affiché sur le terminal Bloomberg du trader. Vous venez de calculer un prix d'option à la main.
Ce calcul peut se refaire mécaniquement sur n'importe quel sous-jacent. Pour vous donner trois ordres de grandeur supplémentaires (call ATM, 3 mois, r = 4%) :
- LVMH à 700€, σ = 28% → C ≈ 42€. Plus volatile qu'Apple, donc l'option vaut proportionnellement plus cher.
- Coca-Cola à 60€, σ = 18% → C ≈ 2,40€. Vol basse, prime modeste : c'est le genre de sous-jacent où vendre du premium ne rapporte pas grand-chose.
- Bitcoin à 50 000€, σ = 70% → C ≈ 7 050€. Vol énorme : un call ATM à 3 mois coûte ~14% du spot. Le prix d'une assurance contre le chaos.
Notez la régularité : pour un ATM 3 mois, le prix du call est grossièrement 0,40 × σ × S × √T. Sur Apple : 0,40 × 0,25 × 180 × 0,5 ≈ 9€ — l'approximation tombe juste. C'est le « formule de poche » que les traders utilisent dans la tête, en marche, sans calculatrice.
La formule put et la parité call-put
Pour un put de mêmes paramètres, la formule est obtenue par une relation d'arbitrage très simple appelée la parité call-put.
« En français pur : posséder un call et avoir vendu un put de mêmes K et T, c'est exactement comme posséder l'action et devoir K à l'échéance. Le payoff est strictement le même dans tous les cas. »
Pourquoi ? Considérons le payoff à maturité de « long call − short put » avec strike K. Si ST > K : le call vaut ST−K, le put vaut 0 → total ST−K. Si ST < K : le call vaut 0, on a vendu un put qui sera exercé contre nous (on paie K, on reçoit l'action) → on possède l'action achetée à K, soit ST−K. Dans les deux cas, payoff = ST−K, exactement comme acheter l'action et devoir rembourser K.
D'où, en valeur actuelle : C − P = S − K·e−rT. C'est ce qu'on appelle un forward synthétique. On en déduit immédiatement la formule du put :
Exemple chiffré sur notre Apple ATM 3 mois (C ≈ 9,75€, S=180, K=180, r=4%, T=0,25) : P = 180 × 0,9900 × N(−0,017) − 180 × N(−0,142) = 178,21 × 0,493 − 180 × 0,444 = 87,86 − 79,86 ≈ 8,00€. Vérification : C − P = 9,75 − 8,00 = 1,75. Et S − K·e−rT = 180 − 178,21 = 1,79. Égalité (à arrondi près). La parité tient.
Lecture des schémas 13 et 14
Le schéma 13 décompose visuellement la formule. La barre cyan montre la jambe action S·N(d₁), la barre orange la jambe cash K·e−rT·N(d₂), et la courbe blanche la différence — qui n'est autre que le prix BS du call. Bougez le slider sur S pour voir comment les deux jambes évoluent.
// schéma 13 — décomposition C = S·N(d₁) − K·e^(−rT)·N(d₂) (interactif)
À gauche : la jambe action augmente avec S. Au milieu : la jambe cash augmente aussi (probabilité d'exercice). La différence (en blanc) est précisément le prix BS du call.
Vérification numérique : ordre de grandeur à mémoriser
Pour avoir un sanity-check en tête à vie, retenez ce cas standard. S = K = 100, T = 1 an, r = 3%, σ = 25%.
- d₁ = [ln(1) + (0,03 + 0,5×0,0625)·1] / (0,25·√1) = (0 + 0,06125) / 0,25 ≈ 0,245
- d₂ = 0,245 − 0,25 = −0,005
- N(d₁) ≈ 0,5968, N(d₂) ≈ 0,4980
- C = 100 × 0,5968 − 100 × e−0,03 × 0,4980 ≈ 59,68 − 48,33 ≈ 11,35€
Onze euros et trente-cinq centimes pour un call ATM à 1 an avec 25% de vol. Cas standard à garder en tête. La heatmap 14 ci-dessous donne le prix du call sur tout le plan (S, σ).
// schéma 14 — surface C(S, σ)
Heatmap du prix d'un call selon S (axe horizontal) et σ (axe vertical). Quand σ augmente, le prix monte partout, mais bien plus pour les options OTM que ITM — c'est le moteur du vega. Survolez pour la valeur exacte.
// comment lire ce heatmap
Axe X : prix de l'action S, de 60€ à 140€. Axe Y : volatilité σ, de 5% (marché très calme) à 80% (marché très agité). Couleur : prix en € du call — plus la cellule est claire, plus le call coûte cher.
Ce qu'on observe :
- Pour un call déjà ITM (S = 130), monter σ de 10% à 80% change peu le prix : il y a déjà 30€ de valeur intrinsèque, la vol n'apporte qu'un peu de valeur temps en plus.
- Pour un call OTM (S = 80, K = 100), passer de σ = 10% à σ = 60% multiplie le prix par 5 ou 6. C'est ça qu'on appelle « le vega est au max sur les ATM/OTM » : ce sont les options qui ont le plus à gagner d'une montée de vol.
// ce qu'il faut retenir
- La formule de BS, c'est : ce que je touche en moyenne moins ce que je paye en moyenne, le tout actualisé.
- N(d₁) = delta du call (la quantité d'action à détenir pour répliquer).
- N(d₂) = probabilité (sous Q) que le call soit exercé.
- La parité call-put C − P = S − K·e−rT permet de déduire P à partir de C, par pure mécanique d'arbitrage.
- Sanity-check à vie : ATM, 1 an, σ=25%, r=3% → C ≈ 11,35€.
On a la formule. On a la mécanique. Il reste à voir comment elle réagit aux changements de marché — par les sensibilités, les Greeks, qu'on a déjà vues en Partie 1 mais qu'on peut maintenant calculer exactement. Direction Section 7.
// résumé section 06
- C = S·N(d₁) − K·e^(−rT)·N(d₂) — deux termes, une lecture en deux jambes (action + cash).
- N(d₁) = delta. N(d₂) = probabilité d'exercice sous Q.
- Vérif : S=K=100, T=1, r=3%, σ=25% → C ≈ 11,35€. Référence à laquelle revenir.
// simulateur — la formule BS, décortiquée
C = S·N(d₁) − K·e−rT·N(d₂), terme par terme
K = 100. Bougez S, σ, T, r — la décomposition se réajuste en direct. Barre cyan = S·N(d₁), ce que vous toucherez en moyenne. Barre orange = K·e−rT·N(d₂), ce que vous paierez en moyenne. Barre verte = leur différence = le prix du call. Le mode tutoriel décortique la formule en 5 étapes.
// comment lire ce simulateur
Densité log-normale sous Q en haut : la distribution de ST, drift r. L'aire à droite de K = N(d₂) = probabilité d'exercer.
Trois barres en bas. Cyan = espérance de ce que vous touchez. Orange = espérance de ce que vous payez. Vert = différence = prix BS du call.
// 07
Les Greeks analytiques
Section précédente : on a la formule fermée du call. Section actuelle : on dérive cette formule par rapport à chaque variable d'entrée pour obtenir les sensibilités — les Greeks. En Partie 1, ils étaient des intuitions. Ici, ils deviennent des nombres calculables exactement.
Analogie : la dérivée comme sensibilité
Imaginez un thermomètre dans une pièce. La température extérieure monte de 1°C, la température intérieure monte de 0,3°C. Ce 0,3, c'est la sensibilité de la pièce à l'extérieur. Si l'isolation est meilleure, la sensibilité tombe à 0,1. Si la fenêtre est ouverte, elle grimpe à 0,9.
Un Greek, c'est exactement ça : un nombre qui dit de combien la valeur de l'option bouge quand un paramètre du marché bouge d'une unité. Delta = sensibilité au prix. Vega = sensibilité à la vol. Theta = sensibilité au temps. Et ainsi de suite.
Le tableau des 5 formules
Voici les 5 Greeks, dans leurs conventions de marché (« par 1€ / par +1% / par 1 jour ») :
| Greek | Formule analytique | Convention |
|---|---|---|
| Δ delta | N(d₁) | par 1€ de S |
| Γ gamma | φ(d₁) / (S·σ·√T) | par 1€ de S |
| 𝒱 vega | S·φ(d₁)·√T / 100 | par +1% de σ |
| Θ theta | [−S·φ(d₁)·σ/(2√T) − r·K·e^(−rT)·N(d₂)] / 365 | par jour |
| ρ rho | K·T·e^(−rT)·N(d₂) / 100 | par +1% de r |
φ(x) (« phi de x ») est la densité de la loi normale standard, c'est-à-dire la cloche gaussienne (à ne pas confondre avec N(x), qui est l'aire sous cette cloche jusqu'à x). Toutes les formules ci-dessus contiennent φ(d₁), parce que le maximum de la cloche est atteint pour d₁ ≈ 0, c'est-à-dire ATM. C'est la raison pour laquelle gamma et vega culminent ATM.
Les 5 Greeks, un par un, sur Apple ATM 3 mois
Pour fixer les idées, on prend le même cas que partout : Apple à 180€, K=180€, σ=25%, r=4%, T=0,25 (3 mois). On rappelle d₁ ≈ 0,142 et d₂ ≈ 0,017, φ(d₁) ≈ 0,395.
→ MOMENT DE PAUSE
Cinq encadrés à suivre, un par Greek. Pour chacun, l'image d'abord, puis l'intuition, puis le calcul. À 30 secondes par Greek, vous bouclez l'ensemble en 3 minutes — exactement la lecture qu'en font les traders sur leur terminal.
// Δ delta
Image : c'est la vitesse de l'option par rapport au prix. Si vous suivez quelqu'un qui marche à 1 km/h et que vous le suivez à 0,5 km/h, votre delta vaut 0,5. Quand l'action gagne 1€, l'option gagne Δ euros.
Formule : Δ = N(d₁).
En français : « si Apple monte de 1€, le call gagne Δ euros ». Pour ATM, environ 0,5.
Calcul : Δ = N(0,142) ≈ 0,556. Donc si Apple passe de 180 à 181, le call passe de 9,75€ à environ 10,31€.
Évolution : Δ tend vers 1 quand l'option devient ITM (S↑), vers 0 quand elle devient OTM. Les longues maturités lissent la transition.
// Γ gamma
Image : si delta est la vitesse, gamma est l'accélération. Une voiture qui passe de 50 à 70 km/h en doublant a un gamma fort sur cette portion. Concrètement : gamma mesure à quelle vitesse le delta change quand l'action bouge. Plus une option est convexe (courbée), plus gamma est élevé.
Formule : Γ = φ(d₁) / (S·σ·√T).
En français : « la vitesse à laquelle delta change quand le prix bouge ». Mesure la convexité.
Calcul : Γ = 0,395 / (180 × 0,25 × 0,5) ≈ 0,0176. Donc quand S monte de 1€, le delta gagne 0,0176.
Évolution : Γ culmine ATM et explose quand T → 0 (le payoff devient un coude). Plus T est grand, plus le pic gamma est plat et large.
// 𝒱 vega
Image : vega, c'est la sensibilité au climat ambiant. Le marché passe de calme à agité ? La vol implicite monte. Vega vous dit combien votre option gagne quand cette « température » du marché grimpe d'un degré (1 point de vol). C'est aussi le Greek que regardent en premier les traders qui parient sur les changements de régime — Covid, élections, conflits.
Formule : 𝒱 = S·φ(d₁)·√T / 100 (par +1% de σ).
En français : « si la vol implicite monte de 1 point (de 25% à 26%), le call gagne 𝒱 euros ».
Calcul : 𝒱 = 180 × 0,395 × 0,5 / 100 ≈ 0,355 €/pt. Donc si σ passe de 25% à 26%, le call passe de 9,75€ à ~10,11€.
Évolution : 𝒱 croît en √T. Plus la maturité est longue, plus l'option est sensible à la vol. Une option 2 ans a ≈ 5× plus de vega qu'une option 1 mois.
// Θ theta
Image : theta, c'est la fonte du glaçon. Vous achetez un glaçon le matin, il fond inexorablement même si la pièce reste à la même température. Une option longue, c'est pareil : chaque jour qui passe, sa valeur fond, indépendamment du prix de l'action. Theta vous dit combien fond chaque jour.
Formule : Θ = [−S·φ(d₁)·σ/(2√T) − r·K·e−rT·N(d₂)] / 365 (par jour calendaire).
En français : « combien le call perd chaque jour, à prix et vol constants ». Toujours négatif pour les longs.
Calcul : Θ ≈ [−180×0,395×0,25/1 − 0,04×180×0,990×0,507] / 365 ≈ [−17,78 − 3,61] / 365 ≈ −0,0586 €/jour. Donc le call perd ~6 centimes par jour.
Évolution : |Θ| décroît en 1/√T mais devient brutal à l'approche de la maturité. Le dernier mois est où theta mord vraiment.
// ρ rho
Image : rho, c'est la sensibilité à la BCE. Quand la banque centrale monte ses taux d'un quart de point, votre option bouge un peu — pas beaucoup à 3 mois (rho est petit), mais sensiblement sur un warrant à 5 ans. C'est le Greek qui dort sur les options courtes et qui se réveille sur les longues maturités.
Formule : ρ = K·T·e−rT·N(d₂) / 100 (par +1% de r).
En français : « si le taux sans risque monte de 1 point, le call gagne ρ euros ». Petit pour les options courtes, plus gros pour les longues.
Calcul : ρ = 180 × 0,25 × 0,990 × 0,507 / 100 ≈ 0,226 €/pt. Effet modeste à 3 mois.
Évolution : ρ croît quasi-linéairement avec T. Sur des warrants 5 ans, c'est un Greek dominant.
« En français pur : les Greeks sont les 5 tableaux de bord d'un trader d'options. Ils disent comment chaque secousse du marché — prix, vol, temps, taux — affecte la valeur du book. »
Vega vs Theta selon la maturité
Intuition pratique pour conclure : sur une option ATM, vega croît en √T et |theta| décroît en 1/√T. Algébriquement, le produit Vega × Theta est presque constant — tout le risque migre simplement entre les deux selon la maturité.
Conséquence opérationnelle : les options longues sont des paris sur la vol (tout est concentré dans vega), les options courtes sont des paris sur le mouvement immédiat (gamma et theta dominent). Un trader « vol » regarde des maturités 6 mois–2 ans. Un « gamma scalper » regarde des hebdo. Le schéma 15 ci-dessous le montre directement.
// schéma 15 — Vega vs |Theta| en fonction de T (ATM)
Vega monte en √T. |Theta| explose à l'approche de zéro. Les courbes se croisent autour de quelques semaines, puis vega domine largement à long terme. C'est pour ça qu'un trader « vol » regarde des options 6 mois–2 ans, et un « gamma scalper » des options 1 semaine.
Tableau comparatif des Greeks par maturité (call ATM, σ=25%, S=K=100)
| maturité | prix | delta | gamma | vega | theta /j |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 mois | 2,98€ | 0,53 | 0,046 | 0,11 | −0,022 |
| 6 mois | 7,57€ | 0,57 | 0,022 | 0,28 | −0,015 |
| 1 an | 11,35€ | 0,60 | 0,016 | 0,39 | −0,013 |
| 5 ans | 30,30€ | 0,73 | 0,007 | 0,79 | −0,008 |
// comment lire ce tableau
- Prix monte avec T (de 2,98€ à 30,30€) — plus de temps, plus d'optionalité, plus de valeur.
- Gamma chute avec T (de 0,046 à 0,007) — la convexité s'étale et s'aplatit sur une longue maturité.
- Vega monte avec T (de 0,11 à 0,79) — plus de temps de vol cumulée à capturer.
- |Theta| baisse avec T (de 0,022 à 0,008 par jour) — l'érosion quotidienne ralentit quand on a beaucoup de temps devant soi.
// schéma 16 — surfaces Greeks (S, T) — delta, gamma, vega, theta
DELTA
GAMMA
VEGA
THETA
Quatre heatmaps. Axe horizontal = S, axe vertical = T. Plus la cellule est claire, plus la valeur est élevée. Gamma et theta ont leurs « crêtes » ATM à courte maturité ; delta sature à 1 ITM long terme ; vega culmine ATM à longue maturité.
// comment lire ces 4 heatmaps
Axe X de chaque carré : prix S de l'action. Axe Y : temps restant T. Couleur : intensité du Greek concerné (claire = élevé en valeur absolue, sombre = proche de zéro).
Ce qu'on observe :
- Delta : sombre côté gauche (call OTM, peu sensible), clair côté droit (call ITM saturé proche de 1). Les longues maturités lissent la transition.
- Gamma : pic clair étroit, centré sur le strike, dans la zone courte maturité (en bas du carré). Au-delà de quelques mois ATM, le gamma s'aplatit fortement.
- Vega : zone claire large autour du strike, qui s'étire vers les longues maturités. Une option à 2 ans ATM a 5× plus de vega qu'une option à 1 mois ATM.
- Theta : zone claire (en valeur absolue) très concentrée près du strike et près de la maturité — c'est l'érosion explosive du dernier mois.
// ce qu'il faut retenir
- Un Greek = sensibilité de la valeur de l'option à un paramètre du marché (analogie thermomètre).
- Tous les Greeks tombent par dérivation directe de la formule BS. Tous contiennent φ(d₁) — d'où leur pic ATM.
- Vega ∝ √T : long terme = pari sur la vol.
- |Theta| ∝ 1/√T : court terme = pari sur le mouvement immédiat.
- Gamma explose ATM proche maturité ; vega culmine ATM longue maturité ; delta sature aux extrêmes.
Tout ce qu'on a vu jusqu'ici suppose que σ est connu et constant. C'est faux dans la vraie vie. La Section 8 montre comment le marché contredit cette hypothèse — à travers le smile et le skew de volatilité.
// résumé section 07
- Tous les Greeks ont des formules fermées tombant de la dérivation de BS.
- Vega ∝ √T : long terme = pari sur la vol. |Theta| ∝ 1/√T : court terme = pari sur le mouvement immédiat.
- Gamma et vega culminent ATM (signature de φ(d₁)).
// 08
Vol implicite, smile et skew
On a vu en Section 7 que la formule BS dépend de σ. Mais σ n'est pas observable — la volatilité « vraie » du futur n'existe pas encore. Question : quelle volatilité faut-il mettre dans la formule ? Réponse : celle que le marché exprime à travers les prix d'options. C'est la vol implicite, et c'est tout l'enjeu de cette section.
L'analogie du baromètre
Distinguez deux grandeurs. La vol réalisée, c'est la météo d'hier — l'écart-type des rendements observés sur le mois passé. C'est un fait, calculable à partir de l'historique. La vol implicite, c'est le baromètre d'aujourd'hui qui annonce la météo de demain — ce que le marché parie sur la turbulence à venir.
Quand l'aiguille du baromètre monte, on s'attend à de la tempête. Quand la vol implicite monte (de 15% à 30% sur le S&P), c'est que le marché paie cher pour se couvrir : il pressent du grabuge.
Comment on calcule la vol implicite
Voici le secret de polichinelle des desks : presque personne n'utilise la formule pour calculer un prix. Tout le monde s'en sert pour traduire un prix en volatilité. Le marché cote une option en euros ; un trader prend le prix, l'inverse à travers la formule, et obtient la vol implicite.
// exemple chiffré — extraction de la vol implicite
Étape 1 — Observation. Sur Bloomberg, je vois un call ATM Apple, 1 mois, qui se traite à 5,20€. Tous les autres paramètres sont connus : S=180, K=180, r=4%, T=1/12.
Étape 2 — Inversion. Je cherche le σ tel que la formule de Black-Scholes retourne exactement 5,20€. C'est un problème à une inconnue, résolu numériquement (Newton-Raphson en 3 itérations sur un terminal, ou solveur Excel).
Étape 3 — Résultat. Le solveur me dit σ ≈ 28%. C'est la vol implicite de cette option. Si je prends un autre call (même Apple, même maturité, mais strike 200 à la place de 180), je peux refaire le même exercice, et je trouverai souvent une vol implicite différente — disons 32%.
Pourquoi cette inversion ? Parce que comparer deux primes en euros n'a pas de sens (strikes, maturités, sous-jacents tous différents). Mais comparer deux vols implicites, oui. C'est le PER des options : un nombre standardisé pour juger « cher » ou « pas cher ».
Le smile de volatilité
Dans le monde théorique de Black-Scholes, σ est une constante. Donc si on inverse la formule pour différents strikes, on devrait retomber sur la même vol implicite. Or, sur tous les marchés depuis 1987, on observe l'inverse : la vol implicite varie avec le strike, parfois fortement.
Quand on trace cette courbe (vol implicite en fonction du strike), elle dessine une forme caractéristique en U : élevée aux extrêmes (puts OTM profonds, calls OTM profonds), basse au milieu (ATM). C'est le smile de volatilité.
Pourquoi ? Parce que la log-normale de Black-Scholes sous-estime les queues de distribution. Dans la vraie vie, les krachs et les rallyes extrêmes arrivent plus souvent que la cloche gaussienne ne le prédit. Les options qui couvrent ces extrêmes (les OTM profonds) sont donc plus chères que ce que BS prévoit, ce qui se traduit par une vol implicite plus haute. Le smile est la signature visible de l'écart entre le modèle et la réalité.
Smile vs Skew : actions et indices ne sourient pas pareil
Deux profils dominants existent.
- Actions individuelles et FX — un vrai smile, plutôt symétrique. Les vols extrêmes (puts OTM et calls OTM) sont au-dessus de la vol ATM. Une action peut sauter dans les deux sens (rachat surprise, profit warning) ; le marché valorise les deux risques.
- Indices boursiers (S&P 500, Eurostoxx) — un skew asymétrique. Les puts OTM ont des vols implicites bien plus élevées que les calls OTM. La courbe penche fortement vers la gauche, comme un sourire de travers (smirk). Le risque baissier coûte beaucoup plus cher que le risque haussier.
Pourquoi le skew sur indices ? Crashophobia post-1987
Avant le krach d'octobre 1987 (Black Monday, −22% en une journée sur le S&P), la vol implicite était à peu près plate. Le skew est apparu juste après ce krach. Il n'a jamais disparu.
C'est un phénomène collectif : les institutionnels (fonds de pension, gestionnaires de portefeuilles longs, assureurs) achètent en permanence des puts OTM pour se couvrir contre les chutes brutales. Cette demande structurelle remonte les prix de ces puts, donc leurs vols implicites. Le skew persiste comme une cicatrice permanente du krach de 1987. On l'appelle parfois crashophobia. Sur les indices, les chutes brutales arrivent (1987, 2000, 2008, 2020) ; les rallyes brutaux quasi jamais. Le skew reflète exactement cette asymétrie historique.
Lecture des schémas 17 et 18
Le schéma 17 superpose trois profils. La ligne pointillée grise, c'est ce que BS prédirait (vol constante à tous les strikes). La courbe cyan, c'est le skew observé sur un indice (S&P-like) — pente nettement décroissante. La courbe violette, c'est le smile observé sur action ou FX — forme en U.
Le schéma 18 est la généralisation 2D : la surface de volatilité implicite (strike × maturité), qui est l'objet quotidien d'un desk de vol. La calibrer correctement, c'est tout l'enjeu d'un trader d'options sur indices.
// schéma 17 — smile vs skew (interactif, hover)
Trois profils de vol implicite vs strike. La ligne pointillée est ce que BS prédirait. Les deux autres sont ce qu'on observe. Le skew indice : pente nettement décroissante. Le smile action : forme en U. Survolez pour la vol exacte à un strike donné.
// schéma 18 — surface de volatilité (strike × maturité)
Heatmap de la vol implicite : axe horizontal = strike (% du spot), axe vertical = maturité. Sur indices, la vol décroît du coin haut-gauche au coin bas-droit. Survolez pour la vol exacte. Les desks de trading travaillent en permanence sur cette surface — la calibrer correctement, c'est tout l'enjeu d'un desk de vol.
// comment lire cette surface de vol
Axe X : strike (en % du spot — 100% = ATM, 70% = put OTM profond, 130% = call OTM profond). Axe Y : maturité de l'option (de 1 mois à 2 ans). Couleur : volatilité implicite — claire = vol élevée (option chère), sombre = vol basse (option « bon marché »).
Ce qu'on observe :
- Coin haut-gauche très clair : les puts OTM courts sont les options les plus chères de la surface. C'est la prime d'assurance contre les krachs — le « crashophobia » post-1987.
- Coin bas-droit plus sombre : les calls OTM longue maturité ont une vol implicite basse — personne ne paye cher pour parier sur une hausse extrême à long terme.
- La surface n'est jamais plate. Si Black-Scholes était parfait, ce serait une seule couleur uniforme. La déformation que vous voyez, c'est exactement la mesure de l'écart entre le modèle et la réalité.
// ce qu'il faut retenir
- La vol implicite, c'est le baromètre du marché : le σ qu'il faut injecter dans BS pour retrouver le prix observé.
- On ne calcule plus un prix avec BS, on traduit un prix en vol — la vol est l'unité standard de comparaison.
- Si BS était parfait, la vol implicite serait constante. Elle ne l'est pas : smile (action, FX) ou skew (indices).
- Le skew sur indices est une cicatrice du krach de 1987 ; il persiste parce que la demande de protection contre les krachs ne disparaît pas.
- La surface de vol (strike × maturité) est l'objet quotidien d'un trader d'options. Sa déformation est la mesure visible de l'écart entre BS et la réalité.
On a fait le tour de Black-Scholes — la dynamique, la réplication, la mesure Q, l'EDP, la formule, les Greeks, et enfin la vol implicite. Reste à dresser le bilan critique du modèle, et à voir ce que la finance moderne a inventé pour combler ses limites. Direction Section 9.
// résumé section 08
- La vol implicite, c'est le prix d'une option exprimé dans une unité comparable.
- Si BS était vrai, elle serait constante. En réalité, smile (actions, FX) ou skew (indices).
- Le skew indice est né en 1987 et n'est jamais reparti — la mémoire des crashs est inscrite dans les prix.
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Limites du modèle
Soyons clairs. Black-Scholes est un modèle qui suppose à peu près tout ce qu'on sait être faux dans la vraie vie. Voici la liste, sans complaisance, et ce que la finance moderne a inventé pour s'en sortir.
- La vol n'est pas constante — elle varie dans le temps (la vol elle-même est volatile, c'est la « vol of vol ») et avec le strike. Solution : modèles à volatilité stochastique (Heston, 1993), SABR (Hagan, 2002). Ces modèles introduisent un second processus pour la vol, et reproduisent naturellement le smile.
- Les prix sautent — Black Monday 1987, Lehman 2008, Covid 2020 : des sauts en quelques heures qu'aucune log-normale ne peut générer. Solution : modèles avec sauts de Merton (1976), Lévy processes. On colle un processus de Poisson au brownien.
- Les queues sont plus épaisses que la log-normale ne le dit. Les krachs à −10% ou +10% sur indice arrivent une fois par décennie ; sous BS pur, ils ne devraient jamais arriver. Mêmes solutions que ci-dessus.
- Les dividendes ne sont pas continus — ils tombent à des dates précises (ex-div). Solution : ajustement discret par actualisation du strike ou via la formule étendue de Merton avec rendement de dividende continu (dégradation acceptable).
- Le hedge continu est impossible — on ne rebalance pas en continu, on a des frais de transaction, des quantités entières d'actions. La réplication a un coût et un bruit. Solutions : modèles de coûts de transaction (Leland 1985), super-hedging.
- Les options exotiques sont path-dependent (asiatiques, lookback, barrière, autocalls). La formule BS européenne ne s'applique pas — on doit recourir à la simulation Monte Carlo, à des EDP en plus haute dimension, à des arbres binomiaux. C'est l'objet d'une série dédiée aux structurés complexes, après la Partie 3.
Et pourtant, malgré toutes ces approximations, BS reste le langage commun. Pourquoi ? Parce qu'il fournit une grille : un référentiel mathématique commun, une décomposition en Greeks qui marchent même quand le modèle est faux, une convention pour comparer deux prix.
All models are wrong, but some are useful.
— George Box, statisticien, 1976
C'est exactement la posture à avoir face à BS. Il est faux. Il est extraordinairement utile. Le travail d'un quant, ce n'est pas de croire au modèle, c'est de connaître ses biais et de travailler malgré eux.
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La suite
Vous avez maintenant le moteur. Pas l'aiguille, pas le tableau de bord — le moteur. La suite, c'est ce qu'on fait avec.
Très bientôt sur ce site : un pricer Python interactif qui implémente toute la formule, les Greeks, le smile et un calibrateur Monte Carlo. Tout le code est ouvert ; je commenterai chaque ligne dans un article séparé.
En Partie 3, on assemble ces briques. Pas en autocall — ça viendra dans une série dédiée. Mais en deux produits qui se construisent directement avec ce qu'on vient de voir : le capital garanti (zéro-coupon + long call, le client achète de l'optionalité) et le reverse convertible (obligation + short put, le client vend de l'optionalité). Les deux logiques opposées, sur deux produits. C'est l'introduction à la finance dérivée appliquée.
Black-Scholes est faux. Black-Scholes est utile. Tenir ces deux idées en même temps, c'est ça, comprendre les marchés. À très bientôt.